Le sujet est bien plus complexe que ce qu'il peut paraître et tel qu'il est souvent présenté. Deux principales conceptions du langage inclusif existent (en gros une vision paritaire et une vision non binaire) Et souvent elles s'opposent plus que se rejoignent. Une fois admis le problème, faut-il imposer un changement pour tout le monde ? Et quoi modifier : l'usage (le langage) ou la grammaire (la langue même) ? Je vais essayer d'apporter ma réponse à toutes ces questions ?

 


 

Le problème

La vision paritaire et celle non-binaire, ne voient pas les mêmes problèmes. La vision paritaire cherche l'égalité de représentation entre le féminin et le masculin. L'idée que "le masculin l'emporte" est problématique. Si on utilise le pronom il(s), qu'on accorde pas en genre un pluriel mixte, ou qu'on utilise la forme masculine d'un nom de métier ou autre titre, cela véhicule l'idée qu'il s'agit de privilégier le masculin. La vision paritaire propose donc souvent de féminiser les titres et plus largement le langage, de sorte de compenser jusqu'à mettre féminin et masculin à même niveau. Mais nous allons voir que cette prétendue solution aggrave le problème de la binarité et plus largement du sexisme du langage.

Dans une vision qui critique la binarité du sexisme, le problème dans le langage est plus large. D'autre part, les solutions paritaires aggravent bien souvent la binarité. Finalement, rendre le langage paritaire ne suffit pas à le rendre véritablement inclusif ; ça peut même le rendre encore plus sexiste.

La vision non-binaire cherche l'inclusivité réelle vis-à-vis du sexisme, en sortant de la vision binaire dans laquelle les personnes (au moins) sont rangées dans 2 catégories hermétiques dont tous les éléments spécifiques d'une catégorie (sexe, genre, apparence...) convergent dans le féminin ou le masculin. La langue française, en classant ces éléments en masculin ou féminin, véhicule la vision binaire, et rend la simple conceptualisation de la non-binarité très difficile. Les genres grammaticaux et les pronoms genrés sont sexistes, stigmatisent et excluent. Le genre grammatical, notamment du pronom, dépend du genre réel de la personne. Contrairement à "une chaise" dont le genre grammatical est arbitraire, c'est "une femme" et "un homme". Il en va de même pour les accords ou les titres1 : une femme sera une paysanne laborieuse. Une personne n'est pas forcément femme ou homme. Or les genres grammaticaux (les pronoms, les accords...) sont binaires : soit féminins, soit masculins. Tout l'un ou exclusivement tout l'autre. Mais il en est tout autrement de la réalité des genres. Une personne peut être homme, femme mais aussi non-binaire. Une personne non-binaire n'est pas entièrement et exclusivement femme ou homme. Elle peut être un peu des 2, d'aucun genre, d'un genre alternatif, de plusieurs genres (en même temps, ou selon le moment), etc. Il est incorrect de parler d'une personne non-binaire en disant elle ou lui, de l'accorder au féminin ou au masculin. D'autre part, accorder de la même façon les sexes en genres grammaticaux, conduit à vision fausse de la sexuation et la confusion entre la biologie et les genres. On dit "une femelle" et "un mâle". On parle à tort de sexe "masculin" ou "féminin", en partie puisqu'on y colle des genres grammaticaux binaires : les mêmes "masculin" ou "féminin". Les genres (des personnes) sont masculins ou féminins. Les sexe humains, pour le dire simplement, sont plus ou moins femelles ET plus ou moins mâles. Des ovaires ne sont pas des organes "féminins", ça n'a pas de sens, ce sont les personnes qui peuvent être féminines ou masculines. Les ovaires sont des organes femelles. Ce n'est pas une façon différente de dire la même chose, mais une réalité d'un tout autre ordre. Comme pour les genre, la binarité de la sexuation est fausse. Une personne humaine peut être femelle, mâle mais aussi intersexe. Il n'y a pas 2 catégorie bien hermétiques, mais un plan à 2 variables, sur lequel toutes les positions sont possibles. En mettant un genre grammatical, tant au sexe qu'au genre, on entretient la vision sexiste selon laquelle les personnes humaines se classent dans 2 catégories bien séparées, et que les organes génitaux externes permettent de déterminé le genre, l'apparence, les goûts, comportements, attitudes, souvent aussi les attirances, les rôles affectifs et familiaux, etc.

N'oublions pas que la langue façonne en partie la pensée. Il est plus difficile de penser par exemple un concept qui n'est pas nommé par la langue. Or les genres grammaticaux favorisent la confusion entre le genre, l'apparence et le corps. Le féminin grammatical, marque autant les femmes que les corps dits "féminins" ou femelles (généralement en fonction des organes génitaux externes supposés ou connus). Or ces éléments sont indépendants. Mais la langue favorise la confusion de ces notions. En imposant de systématiquement préciser le genre des personnes, on rend pratiquement impensable ce qui déborde de la binarité des genres et de la cisnormativité2. Ainsi, la féminisation des accords renforce la stigmatisation des personnes en homme ou femme, tout en invisibilisant3 toutes les personnes qui sortent du cadre binaire et cisnormatif. Au contraire, il est important, mais aussi urgent, de permettre l'utilisation d'un neutre non confondu avec le masculin dans le langage pour le rendre réellement inclusif.

En fait le principal problème, commun aux deux visions, se résume à une seule chose : le fait que le neutre et le masculin ont la même forme grammaticale. Tout ce que combat la vision paritaire vient de là. Et une bonne partie de ce que combat la vision non-binaire/inclusive. Quand on dit : "Il faut être précis. - J'ai chaud. - 749 femmes et 1 homme sont venus." Il s'agit de neutre. Les accords ne sont pas au masculin ; ce n'est pas accordé. Au pluriel, ce n'est pas le masculin qui l'emporte mais du neutre, pris à tort pour du masculin... et pour cause, puisque les deux ont la même forme. Quand on nous apprend que il(s) est un pronom masculin, c'est problématique. "Il pleut" n'est pas du masculin, mais du neutre (idem pour le pluriel mixte ou indéterminé de genre). Le pronom (ou sujet explétif) il(s) n'est pas plus masculin que neutre. Avoir la même forme pour le neutre et le masculin entraîne une ambiguïté dans le langage. Le neutre prend une connotation masculine et réciproquement. Cela favorise l'idée que le masculin est le standard, la référence, voire le neutre même ; tandis que le féminin est perçu comme le particulier. Des expressions paritaires comme "françaises et français" entérinent le masculin de "français", et renforce la connotation masculine que le neutre a pris. À l'inverse "les françaises et autres français" est inclusif et ne laisse pas de doute sur le neutre de "français".

Du coup, SI on veut ajouter une troisième forme grammaticale (aux articles et autres mots genrés ou/et accords), pour distinguer neutre de masculin dans le langage, ce n'est pas une forme neutre ou "inclusive" qu'il faut ajouter. Il me semble plus judicieux d'ajouter une forme masculine, et ainsi de lui donner un aspect aussi particulier que le féminin. Le neutre devrait être la base, or la forme non accordée est celle qu'on utilise le plus facilement. On ne se demande jamais quelle est la forme neutre=masculine d'un mot ou accord féminin. Entre autre par dérive dans l'utilisation des notions et mots de neutre et d'inclusif, on a tendance à envisager uniquement d'ajouter une forme neutre ou inclusive, prenant la forme grammaticale commune entre neutre et masculin pour du masculin. D'une part on confond parfois neutre et genre neutre. Or le neutre actuel dans la langue est l'absence de genre et d'accord genré. Mais on se dit que pour avoir un réel neutre, il faut ajouter un genre neutre. De même pour la notion d'inclusivité. On se dit parfois que pour rendre la langue inclusive, il faut lui ajouter des mots et accords inclusifs. Mais l'inclusivité vient de la possibilité de nommer correctement les personnes, quel que soit leur genre, y compris non-binaire. C'est le jeu, par exemple des pronoms, qui doit être inclusif, et non un pronom spécifique. Si on ajoute un troisième genre grammaticale : non-binaire, le jeu des 3 genres rend le langage inclusif. Le genre non-binaire n'est pas inclusif en soi, pas plus que le masculin ou le féminin. Chacun des 3 participent à l'inclusivité. À vrai dire, le neutre pourrait être qualifié d'inclusif, mais il ne faut pas confondre l'inclusif du langage avec l'inclusif d'un mot ou accord.

Attention, mettre le doit sur le problème de la forme commune du neutre et du masculin ne signifie pas qu'il faut ajouter une forme. Pour l'instant je présente simplement les problèmes de sexisme dans le langage. Et je pense nécessaire d'expliquer mieux le problème du sexisme binaire favorisé par le langage.

On peut ne pas vouloir préciser le genre d'une personne ou l'ignorer. Il est alors impératif d'avoir des mots et accords non genrés, pour parler correctement de la personne sans savoir ou préciser son genre. C'est également primordial, notamment linguistiquement, d'avoir un vocabulaire et une grammaire qui ne précise pas systématiquement le genre.

D'un point de vu simplement linguistique, il est primordial d'avoir un mot pour désigner une notion. C'est la base de toute langue. Il est nécessaire de pouvoir nommer une personne qui exerce une certaine fonction ou un certain métier. De même qu'il faut pouvoir qualifier d'un mot cette fonction ou ce métier. Pour le dire autrement : il faut pouvoir désigner un titre avec un mot qui désigne... suspens... ce titre ! Aussi élémentaire que cela puisse paraître, ce n'est pas le cas actuellement. Considérons maire comme épicène* (ce que ce mot devrait être par ailleurs). La fonction est celle de maire. Idem pour ministre. Mais qu'en est-il pour un titre avec une version féminine + masculine. Est-ce un métier de facteur ou un métier de factrice ? Et comment nommer une personne qui exerce la fonction de maire ? Le maire ? La maire ? Et pour la personne qui travaille à la poste : factrice ou facteur ? J'insiste, il est impératif d'avoir un mot générique pour les titres en eux-mêmes et pour les personnes. Heureusement, le mot personne n'implique pas de préciser obligatoirement s'il s'agit d'une femme ou d'un homme (ou mâle versus femelle ?). Seulement, la réforme de féminisation des accords, détruit l'indispensable générique. Certes, la confusion entre (non)accord neutre et accord masculin est problématique. Mais imposer l'amalgame entre le titre et le genre de la personne, n'est pas la solution, bien au contraire : cela aggrave le problème. Certaines (majorité de femmes, donc je mets au féminin, à défaut de supprimer les genres dans la formulation de ce texte) trouvent scandaleux des expressions du type : "une femme policier" ou "Madame le ministre", en partie à juste titre. Dans le premier exemple, on précise plus souvent le genre de la personne quand il s'agit d'une femme que d'un homme. Ce n'est pas un problème de langue ici, mais de choix de ce qu'on exprime. Dans le second exemple, c'est une façon de féminiser indirectement le titre. "Le ministre" est supposé masculin. Mais le problème ne vient pas de "femme policier" ou de "Madame le ministre", il vient de la formulation au masculin. Un générique est nécessaire. À partir de là, on peut - mais pas obligatoirement ! - préciser le genre de la personne. De même qu'on peut préciser la couleur de ses yeux, son groupe sanguin ou son avis sur l'existence d'une vie extraterrestre (le genre n'a pas plus de raison d'être précisé). Mais toujours à partir d'un mot générique, qui permet de définir le titre sans autre précision, de parler de n'importe quelle personne, qu'il s'agisse d'une femme, d'un homme, ou d'une personne non-binaire ! Et donc, il ne faut pas hésiter à préciser "homme policier", "Monsieur le ministre", en réponse à la forme féminine. Il ne faut pas féminiser les accords, mais les dégenrer (dé-masculiniser pour l'essentiel). Mais attention, je n'ai jamais dit que la forme générique des accords devrait être la même que la masculine (actuelle). Et SI il faut modifier une forme pour distinguer celle neutre de celle masculine, ce serait plutôt la forme masculine qu'il faudrait changer. Et donc la féminisation des accords, pourquoi me pose-t-elle tant de soucis ? Si elle apportait simplement un plus dans l'égalité entre femmes et hommes, sans rien changer sur les autres questions sexistes, évidemment je n'aurais rien à redire. Mais là, cette (tentative) de réforme aggrave le problème. Certes le masculin est un faux neutre, mais en voulant systématiquement avoir une version féminine et masculine de chaque titre ou accord, on tue le semblant de terme générique, de neutre, et l'idée qui va avec.

La féminisation des accords aggrave donc le sexisme du langage. Bien sûr, ce n'est pas le seul facteur sexiste, loin de là. Cette réforme met en lumière un énorme problème dans la langue : le fait de devoir préciser le genre favorise la dichotomie des genres, et avec elle, la cisnormativité et le binarisme (idéologie de la binarité des "sexes" comme genres, perçue comme naturelle, inéluctable, etc.). Les genres grammaticaux n'ont ni sens, ni intérêt ; pas plus que des couleurs (politiques) ou groupes sanguins grammaticaux !4 Au lieu de revendiquer la féminisation des accords, il serait tant de proposer un langage inclusif non sexiste.

 


 

Les solutions ?

Le problème est réel. Concrètement, on est obligé d'accorder une personne au féminin ou au masculin. Ou on utilise le neutre, qui a malheureusement une connotation masculin. En français, comment sortir de l'assignation sexiste binaire ? Comment ne pas enfermer dans un genre, notamment les personnes les plus jeunes qui ne peuvent même pas encore exprimer quel est (ou sera) le leur ? Comment parler d'une personne non-binaire correctement et respectueusement ?

Techniquement, il n'est pas impossible d'utiliser la langue française actuelle de manière inclusive. Mais il faut beaucoup de circonvolutions. Il est bien plus simple d'accorder une personne dans un genre grammatical correspondant à son genre réel... s'il est binaire, connu est pertinent de le préciser. Dans les autres cas, il faut tourner la phrase pour éviter d'accorder en fonction du genre de la personne. Ce qui peut être une gymnastique fastidieuse. "Est-tu satisfaite / satisfait / … du résultat ?" → "éprouves-tu de la satisfaction du résultat ?" / "Que penses-tu du résultat ?" Parfois c'est assez simple (être conscient → avoir conscience), mais il faut toujours réfléchir à comment tourner ça pour éviter le problème. De même pour les pronoms : On peut redire le (pré)nom, ou "cette personne"... Mais l'intérêt d'un pronom est justement de remplacer le nom. Bref, un langage inclusif en respectant la grammaire en place est possible, mais particulièrement fastidieux.

Faut-il alors systématiquement alourdir le propos, avec tous les inconvénients qui vont avec ? "Es-tu content ou contente ou autre ?" Ou faut-il changer la règle ou/et ajouter des mots (pronoms, articles...) ?

Je ne pense pas qu'une réponse unique convienne. Cela dépend des situations et des personnes. Imposer un langage ou une langue à tout le monde, ne me semble pas justifiable. Pas spécifiquement par rapport au langage inclusif, mais simplement qu'imposer une pratique à tout le monde est liberticide. Et une langue évolue par l'usage. Même si un débat public sur la question s'ouvrait (ce qui est le principal but pour moi) et aboutissait à une décision majoritaire, ça reste injuste de l'imposer aux personnes qui ne sont pas d'accord. Que ce soit possible ou pas n'est pas la question. Ce n'est pas la faisabilité le problème, mais la moralité.

Pour autant, sans vouloir imposer par la loi ou l'autorité, on peut prôner un langage inclusif, essayer de convaincre d'autres de l'adopter, notamment par l'usage personnel comme exemple.

C'est là que la réponse est multiple. Le choix du langage dépend des valeurs de la personne qui l'emploie. La rigueur d'inclusivité dépend du niveau de motivation. Cela n'a pas de sens d'exiger d'un parent qu'il ne genre pas son enfant par le langage, alors que ce parent assigne à son enfant un genre (et prénom, apparence, attitude, jeux... que le parent y associe). C'est par contre nécessaire d'avoir les outils linguistiques pour ne pas élever son enfant en fille ou garçon, pour ne pas l'enfermer dans un genre choisi à son insu.

Les possibilités techniques sont aussi importantes pour savoir quoi faire. Il peut être judicieux d'utiliser une troisième forme grammaticale (pour distinguer le masculin du neutre), s'il existe une forme compréhensible, logique, simple à utiliser et qui n’alourdit pas trop. Or ce n'est pas le cas. De plus, que ce soit pour les accords, les pronoms ou autres, pas moyen en français de se mettre d'accord sur une forme, qu'on pourrait alors essayer de diffuser. Sans être spontanément compréhensible, elle pourrait être comprise et utilisée si connue. Mais justement, il n'y pas de forme logique sur laquelle se mettre d'accord puis la diffuser. D'où l'intérêt de viser surtout le débat public plus que la propagande pour une forme particulière de langage inclusif.

Changer la langue pour les accords, en ajoutant une nouvelle forme ou en utilisant celles existantes différemment, ne me semble pas faisable. Une nouvelle forme, comme par exemple un masculin avec un O à la place du E du féminin, est toujours trop problématique. C'est compliqué, ça allonge ou/et uniformise les terminaisons. Dans l'exemple du O, ça fait une voyelle unique pour tous les accords masculins. On pourrait se dire que le O ne devrait pas se prononçait devant une voyelle (pour faire comme le féminin : distinction à l'écrit mais pas à l'oral après une voyelle, en particulier pour les participes passé en É I U), mais ça complique alors la règle. D'autre part, dans le même exemple, le neutre gardera une connotation masculine, même si le masculin est justement distingué, du fait que cet usage se ferait en parallèle de la règle classique. Une nouvelle grammaire ne va pas remplacer d'un coup l'actuelle. Seul l'usage personnel de la nouvelle – et par là sa promotion – est envisageable. Et c'est encore pire si on utilise les formes grammaticales actuelles mais différemment. On pourrait utiliser la même forme pour les accords féminins et masculins, bien distincte du neutre non accordé. On pourrait aussi imaginer supprimer les genres grammaticaux, en utilisant une forme actuelle, ou un mélange des 2 (une nouvelle forme posant trop de problèmes). Mais alors la connotation du langage actuel contaminerait l'usage nouveaux. Des sens différents d'une ou des différentes formes d'accords ne peuvent pas cohabiter.

Il en va peu près de même pour les articles, que pour les accords.

L'utilisation de règles modifiées ou/et de mots nouveaux, est seulement envisageable dans un milieu restrictif. On est là dans le cadre du jargon d'un groupe (éventuellement communautaire). Cela peut-être envisagé, voire utile dans ce milieu particulier. Et même sans consensus sur la technique. Dans un milieu non-binaire, on peut utiliser divers pronoms voulus neutres, et se comprendre très bien, vu la volonté commune de ne pas mégenrer et l'habitude d'être confronté au problème de la binarité du langage. Mais au delà, ce jargon devient vite élitiste et abscons. D'autres part, une langue n'évolue pas en forçant les choses. La priorité est de poser les problèmes du langage actuel en vue d'ouvrir le débat public.

Sans aller jusqu'à abolir les genres grammaticaux, ou autrement modifier profondément la langue, il est probablement pertinent d'ajouter quelques mots (sans rien remplacer). C'est le cas pour les pronoms personnels à la troisième personne du singulier comme du pluriel (ajout d'une forme neutre ou d'une masculine ?). C'est aussi le cas pour une forme neutre de Madame ou Monsieur et pour leur pluriel. Et d'autres mots, comme ceux désignant les membres de la famille : nièce, neveux, oncle, tante...

D'autre part, il serait également utile de rendre quelques mots épicène ; qui devraient déjà l'être ou pourrait l'être. "Ministre" est épicène ; "maire" et "membre" devraient également l'être. "Adulte" et "enfant" le sont ; "parent" devrait l'être. Cela permet de les mettre aussi bien au féminin qu'à la forme masculine=neutre. Cela ne change donc pas le problème de cette confusion entre neutre et masculin, puisque les accord et le choix de l'article devant le mot épicène restent problématiques. (Voir annexes)

Pour le pronom personnel : Il(s) est masculin. Le il neutre de "il pleut." n'est pas un pronom et encore moins personnel. Donc, il semble que c'est le pronom neutre qui manque. Mais ajouter une forme neutre risque d'empirer l'idée que c'est un neutre qui manque en français, en particulier pour les accords. Or il faudrait re-visibiliser le neutre en distinguant le masculin. Si pour ça, on ajoute une forme c'est une masculine qu'il faut. De ce point de vue, ne serait-il pas plus judicieux de rendre le pronom personnel il(s) neutre et de plutôt ajouter un pronom masculin, comme par exemple olle ?

Quand on évoque un pronom alternatif à elle ou il (mais pas déshumanisant comme ça), d'autres répondent que ce n'est pas français, pas correct. Certes, ce n'est pas conforme aux règles grammaticales actuelles, ou plus exactement le mot n'existe pas officiellement. Ce n'est pas bien dérangeant d'ajouter un nouveaux mot quand il est nécessaire. C'est alors un enrichissement sémantique et donc l'opposé de la novlangue. Surtout c'est bien moins correct de respecter la règle en utilisant il ou elle alors qu'aucun des 2 ne correspond à la personne.

Pour le nom des membres de la famille, peu nécessitent une forme neutre. En effet, la forme neutre de fille, fils, père ou mère existe déjà. On utilise déjà petit-enfant, beau-parent, etc. Seul bel-enfant n'est pas encore employé, mais rien ne l'empêche. La question de cousine/cousin... est celle des accords et n'a rien de spécifique au mot. Et en va de même pour les mots avec enfant et, si rendu épicène, pour parent. On voit aussi que d'autres mots sont particuliers, comme bel/belle/beau... Et pour les membres de la famille, reste nièce, neveux, oncle, tante. Adelphe est la version générique de sœur/frère.

Je proposerai mes propositions pour certains mots nouveaux en annexes.

Individuellement, on peut donc parler correctement tant sur le fond que sur la forme : ne pas mégenrer... ni déroger à la grammaire en place : contournement du problème. Cela peut même passer inaperçu. On peut aussi mettre en évidence le problème de la binarité, entre autre du langage : renforcement de la visibilité du problème. Explication des 2 techniques :

La technique de contournement du problème consiste à tourner les phrases de sorte de pouvoir utiliser la langue officielle correcte, de manière inclusive. On va par exemple, répéter le nom de la personne, au lieu d'utiliser un pronom. On peut aussi éviter un adjectif en changeant légèrement la formulation : "Je me sens fatigué/e/ ?" → "Je ressens de la fatigue". On va, encore, utiliser beaucoup de personne(s), individu(s) ou/et gens, de sorte d'accorder au genre grammatical de ce mot et non en fonction de la/les personne(s) en question : "Les personnes assignées garçon ne deviennent pas toutes garçon puis homme." "Les individus assignés filles ne deviennent pas tous fille puis femme."

Le renforcement de la visibilité du problème est une utilisation particulière de la technique de contournement. Le but est encore de respecter la règle en place, mais en mettant explicitement le doigt sur le fait que ce n'est pas inclusif. Donc pour faire comprendre que la langue doit évoluer pour enfin devenir inclusive. Pour se faire, la lourdeur est requise pour montrer qu'on ne peut pas parler correctement avec la langue "correcte", à moins de faire des paraphrases à rallonge qui perturbent l’énoncé. Exemples :

"Mesdames, Messieurs, ainsi que toutes les autres personnes, celles invisibilisées par le sexisme binaire de la langue française..."

"Cette personne, ni elle ni lui/il, donc n'ayant pas de pronom approprié dans la langue officielle actuelle..."

"...ni satisfaite, ni satisfait puisque étant non-binaire, pourtant ne ressentant pas moins de satisfaction qu'une femme ou un homme..."

Une troisième possibilité, intermédiaire en terme de visibilité, consiste à utiliser la grammaire classique, mais en essayant de visibiliser le neutre, et l'employer au maximum = éviter de genrer les personnes. La féminisation des accords a aggravé la connotation masculine de la forme grammaticale commune entre neutre et masculin. Cette connotation existait déjà, d'où féminisation. Le problème est réel, mais la réponse est mauvaise. On a fait fausse route. Au lieu de renforcer le neutre, on l'a encore plus rongé. Du coup, revenir en arrière n'est plus possible. Le problème serait toujours là, en plus en pire. Donc pour utiliser le neutre pour les titres, les accords pluriels, quand on le sait pas le genre ou qu'on ne veut pas le préciser... il faut trouver un moyen de dé-connoter du masculin ce neutre. Je propose donc de simplement préciser, la première fois et assez régulièrement, "au neutre", tant à l'oral qu'à l'écrit (entre parenthèses ?). Exemples : "Ces pantoufles et chaussons sont bien voyants (au neutre)." - "Je suis conscient (au neutre) de ça" Même si la personne n'est pas non-binaire.

Dans un langage relativement familier, surtout à l'oral, on peut éviter le problème du pronom à la troisième personne en l'enlevant simplement, ou en le remplaçant par une consonne pour faire la liaison. Par exemple : "L'a fait ça. - Z'ont pris le train. - Sont trempes." D'autre part certains mots plus ou moins familiers ou/et nouveaux, notamment issus du verlan, ne s'accorde pas en genre. Par exemple con est souvent invariable en genre. Relou est épicène, etc.

Le choix d'une méthode plutôt qu'une autre dépend des circonstances, de la volonté de la personne qui l'emploie (plus ou moins militante, ou "juste" d'être correct). Une même personne peut varier la forme de son langage inclusif en fonction des interlocuteurs (au neutre), du fait de parler ou d'écrire, d'un contexte plus ou moins formel ou détendu, etc. Si les circonstances se prêtent à la suppression ou presque du pronom, c'est compatible avec la méthode du neutre : "L'est grave celui-là (au neutre)." Les autres méthodes sont plus adaptées à l'écrit, quand on a le temps de chercher comment formuler ce qu'on veut dire.

La façon d'utiliser une/des méthode(s) dépend aussi de la personne qui le fait. On peut vouloir un langage neutre pour parler des personnes non-binaires, quand on ne connaît pas le genre, et pour les accords mixte. On peut aussi vouloir sortir de la binarité et de la considération des personne en fonction de leur genre (présumé). Dans ce cas, on va utiliser préférentiellement le neutre, pour parler des personnes, ne pas préciser le genre notamment quand on s'intéresse à la fonction.

 


 

Annexes :

Les mots épicènes sont parfois avantageux pour une langue inclusive, mais pas toujours, selon la situation. Les adjectifs évitent le problème des accords : "Je suis adepte des mots et expressions épicènes" ("expressions épicènes" n'a pas de sens, c'était pour être en situation d'accord mixte). Les noms épicènes sont plus problématiques. Parfois ce sont les mêmes mots : nom & adjectif. Reprenons "adepte". "Je suis une/un/one/... ? Adepte". Ce serait plus simple avec un nom non épicène. À noter que les noms épicènes, comme adepte, qui prenne l'article " l' " au lieu de la ou le, évitent ainsi le problème du choix de l'article défini au singulier. Quand on dit par exemple "une personne" ou "un individu", on accorde selon le genre grammatical (complètement arbitraire et insensé) du mot, indépendamment du (non)genre de la personne en question. "C'est une personne gentille. Je la trouve agréable. Elle ..." / "C'est un individu gentil. Je le trouve agréable. Il …".



La plus évidente problématique de mots à ajouter, c'est celle des pronoms personnels à la troisième personne. Par exemple, pour le masculin, on a : il(s), lui/eux, celui/ceux. En distinguant troisième genre (non-binaire) et générique (pour tous le monde), les plus cités sont, me semble-t-il, respectivement : ul ou ol et iel ou yel.

Pour le troisième genre, on a aussi ille, qui peut se prononcer comme il ou iy comme dans bille. La première prononciation est évidemment problématique, puisque, à l'oral, on ne distingue pas ille de il. Et même prononcé comme dans fille, la proximité phonétique avec il est trop grande. Une voyelle alternative devant un L semble la meilleure option. Or, on a vite fait le tour : A ne convient pas, fait trop féminin en évoquant l'article la. Le O quant à lui fait sans doute trop masculin. Reste le U.

Pour le générique, la forme iel/yel est de loin la plus sollicitée. Quant à savoir s'il faut l'écrire avec I ou Y, je n'ai pas d'avis tranché. La forme iel semble la préférée. Elle est aussi la plus logique : la prononciation est la même donc pourquoi un Y ? Mais iel, d'autant plus quand décliné en ellui/elleux cellui/celleux5, insiste sur l'addition du féminin et du masculin, ne laissant pas de place à l'alternative, la non-binarité. Du coup, je ne le trouve pas inclusif.

Le X me semble bien marquer l'indéfini. Ainsi le pronom générique pourrait être X (toujours en majuscule), qui se prononce donc "ix". Ainsi on pourrait aussi l'écrire "ix". Un autre possibilité est de reprendre le U du neutre pour faire "ux".

Donc, ul et ux (le U se prononce comme dans pull). Ils sont au nominatif (sujet) singulier. Reste à déterminer en complément (locatif et ablatif), au démonstratif et au pluriel. Les 6 formes sont différentes pour le masculin. Prenons alors plutôt exemple sur le féminin, plus simple : elle(s), elle(s), celle(s). Le sujet et le complément sont les mêmes. Chaque pluriel est la forme singulier + S. Le démonstratif se construit en ajoutant C devant la base. Donc :

ux ux çux (singulier = pluriel)

ul(s) ul(s), çul(s)

L'important à retenir, c'est (ç)ul(s) &(ç)ux. Mais, dans le détail, c'est un peu plus compliqué. Contrairement aux 2 premières personnes, la troisième a des formes distinctes, selon si le pronom est réfléchi ou pas. Les autres pronoms personnels sont forcément réfléchis : la même personne est sujet et objet (je et moi, par exemple). Dans "Je me parle à moi-même", me est un pronom réfléchi de forme conjointe ; disjointe pour moi. La forme conjointe à la troisième personne, du singulier comme du pluriel, est toujours se. La forme disjointe, dans le sens général, est soi : "on se parle à soi-même". Il devrait en être de même que pour on avec ux, tous 2 indéfinis, c'est à dire toujours utiliser le sens général avec soi : "ux se parle à soi-même". Tandis que ul fonctionne comme elle/il : "ul se parle à ul-même". Ceci, n'a pas d'équivalent au pluriel : "Elles se parlent à elles-mêmes → uls/ux se parlent à uls/ux-mêmes". "Je me parle à moi-même" et "on me parle à moi" se construisent pareillement. Il en va de même pour la deuxième personne et pour leur pluriel. À la troisième personne, la forme conjointe non réfléchie est toujours lui/leur : "on lui parle à ul/elle/il/ux" & "on leur parle à uls/elles/eux/ux". Donc lui/leur ne sont pas toujours remplacés au genre non-binaire par ul(s) et au générique par ux, exactement comme avec elle (si besoin, remplacer par le pronom féminin pour savoir quoi mettre).



Certains mots, en particulier Madame/Monsieur, nécessitent une version générique ou/et neutre. Le petit dico de français neutre/inclusif propose les siens (en bas de l'article). Un article parle de l'adoption de Mx. La construction de ce mot a du sens en english, mais pas en français. Ce serait encore un anglicisme (inutile en plus d'être plus dur à faire accepter). Mais on pourrait reprendre l'idée de la base commune. En français seul le M majuscule est commun. On peut alors ajouter le X générique, soit en partant de l'abréviation : Mx ; soit du mot : MX ou Mix. Une autre possibilité est de partir de l'origine de Monsieur (mon seigneur) et d'en prendre la version grammaticalement féminine : ma seigneurie, qui pourrait être condensée en Masrie. Mapersonne / Mespersonnes me semble de loin le meilleur choix. Mapersonne fonctionne aussi pour les enfants, puisque des personnes. Un peu long : une syllabe de plus que Monsieur ou Madame. Mais une forme condensée aurait du mal à être comprise au début. Avec le temps, peut-être que le mot sera compressé. Inutile de chercher à forcer la chose.

 


 

1 Note : à partir de maintenant, "accords" inclut les titres, puisque c'est des terminaisons du même type. Certains mots sont à la fois des titres et des adjectifs qui s'accordent en genre, exemples : pâtissièr-e, paysan-ne.

2 Si vous ne connaissez pas un mot, à vous de chercher (si Google n'est pas votre ami, demandez à Tonton Roger).

3 Rappel : l'invisibilité tue – littéralement – les personnes qui en sont victimes. Taux de suicides et d'agressions, dont sexuelles, sont d'autant plus importants, etc.

 

4 C'est comme si au lieu du mot voiture, on avait les mots voitureg (pour les grises) et voitureb (pour les noires ou blanches). On devrait préciser la teinte de la voiture, à défaut d'avoir le nom générique voiture. De plus les voitures de couleurs seraient invisibilisées par la langue, au point d'être difficilement pensables, imaginables par la plupart. Et le pseudo neutre masculin, c'est comme si on utilisait voitureg par défaut et pour désigner des voitures de différentes teintes, même s'il y a une seule grise parmi de nombreuses autres. Alors certaines personnes revendiqueraient la blaïfication de la langue, pour rendre plus visibles les voitures blanches ou noires et refuseraient des expressions comme voitureg noire. Mais sans proposer d'utiliser le neutre voiture, auquel on pourrait éventuellement préciser la teinte : voiture noire.

5 Quitte à utiliser iel autant le décliner en : iel(s), iel(s), ciel(s).Plutôt simple ! Mais, en général, comme iel est construit par fusion de il et elle, on fusionne aussi le féminin et masculin de chaque forme (au nominatif dans un ordre différent d'au datif ou démonstratif). Ainsi : iel(s), ellui/elleux, cellui/celleux

Bon... Mais est-ce vraiment nécessaire ? Pourquoi ne pas reprendre la base iel en ajoutant C et S sur le modèle de elle ? De plus, l'addition à chaque fois du féminin et du masculin occulte ce qui déborde de la binarité. Masculin + féminin ne regroupe pas toutes les possibilités.